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Le blog de strip-tease-l-emission.over-blog.com

Rencontre avec Marco Lamensch et Jean Libon, les créateurs de Strip-tease

17 Décembre 2010 , Rédigé par strip-tease-l-emission.over-blog.com Publié dans #info

Allongez-vous, parlez-moi de votre père ou de votre mère », lance Jean Libon, un brin narquois, nous désignant le divan d’une salle de montage parisienne où il peaufine un Strip-tease de la cuvée 2007. L’homme est au travail, l’œil aussi affûté qu’amusé derrière de gros carreaux ronds à monture dorée. Il bougonne (d’abord), discute (ensuite), négocie des coupes dans le film à coups de « ça, on s’en fout ! ». Pas question, pour le fondateur-producteur du « magazine qui vous déshabille », créé en 1985, de laisser sortir un film dont il n’aurait pas vu les rushes et le final cut. « Pas le roi des diplomates, résume Yves Hinant, un réalisateur strip-teaser, mais un fabuleux accoucheur, une chouette sage-femme. »

Deux jours plus tard, Marco Lamensch nous ouvre son MacBook et son loft bruxellois. Dans le disque dur, les fiches des quelque 800 films réalisés sous le label Strip-tease. Le cofondateur de l’émission, qui a décroché de la production pour retrouver sa casquette de réalisateur (il vient de passer deux ans aux basques de Médecins sans frontières), est resté le « poète » du duo. Les textes accompagnant les histoires pas si ordinaires de Strip-tease, c’est lui. Œil bleu, crâne rasé et jean-baskets branchés, il n’est pas le dernier à défendre les vingt-deux ans de carrière de son formidable rejeton télévisuel, diffusé chaque semaine en prime time sur la RTBF jusqu’en 2002. En France, le magazine a connu des diffusions aléatoires – et tardives – sur France 3 depuis 1992. Ces quatre dernières années, la programmation est estivale. L’émission doit survivre, insiste Marco Lamensch, dans un paysage prémâché, où quand un quidam se lave les dents à l’image, un bandeau précise, et une voix off confirme, que « Pierre Alexandre se lave les dents ».

Libon revoit encore la perplexité des dirigeants de la RTBF à la présentation officielle du concept Strip-tease, en 1985 : « C’était un peu comme dans les BD. Je voyais le point d’interrogation au-dessus de leur tête. » Une émission sans commentaires ni présentateur qui tenterait des incursions dans la vie des Belges du coin de la rue ? L’accoucheur et le poète étaient alors, à 37 et 38 ans, grands reporters pour l’équivalent belge d’Envoyé spécial. Fatigués de boucler un sujet en deux semaines, de « faire du documentaire avec la grammaire de la radio, voire de la presse écrite ». Et puis il s’agissait, s’emporte Jean Libon, de jeter aux orties une grande malhonnêteté journalistique : l’objectivité. « Quand j’entends le mot “objectif”, je sais qu’on essaie de me vendre de la camelote. »

Sa subjectivité, Strip-tease l’assume dans un réflexe jouisseur. Le plus fameux poème de Lamensch l’affirme : « Décaper, ce n’est pas polir / Informer, ce n’est pas couvrir / Strip-tease, c’est pas du cul, c’est pire. » Les vignettes audiovisuelles (de neuf à treize minutes dans les années 90, et plutôt de l’ordre de cinquante-deux minutes aujourd’hui) sont à prendre au premier, deuxième ou troisième degré. « Sur 800 films, il y en a sans doute 200 qu’on n’aurait pas dû faire, 400 qu’on aurait pu mieux faire et un quart de formidables », résume Lamensch, qui évoque les bagarres épiques au sein de l’équipe, sur le bien-fondé et l’éventuelle méchanceté de tel ou tel sujet. « Mais si un sociologue les visionnait en 2050, il aurait là l’état d’esprit d’une époque. » Il trouverait des parenthèses aux côtés d’illuminés ou de citoyens ordinaires apprivoisés sur la durée ; des riches, des pauvres, des vieux, des jeunes, des babas et même des néonazis… Et (de plus en plus) des « voyages en absurdie », comme ce périple, en 2000, d’une délégation parlementaire belge trimballée en Corée du Nord, façon touristes de luxe. Toutes ces séquences (1) amusent, agacent ou attendrissent, capturent les grands moments de solitude, les affligeantes banalités et truculentes aberrations, les regards en coin, les vaines afféteries, les rudesses de l’amour vache... Et l’on s’interroge, forcément. Sur les extrémités auxquelles conduit cette société. Et nos turpitudes personnelles, que Strip-tease épinglerait sans peine…

Autant dire que, au bout de vingt-deux ans de ce régime, l’effeuillage sociétal, ça les connaît, Libon et Lamensch. Eux-mêmes, disent-ils, ne soumettraient pas une seconde l’intimité de leur quotidien à une caméra de Strip-tease. Jean Libon, marié, deux enfants, casanier revendiqué : « Je suis trop malin… y aurait rien… je vous ennuierais ! Je suis un type qui aime bien avoir la paix, je n’ai pas de portable, mes e-mails, je ne les lis pas, les photos, c’est contraint et forcé… Le narcissisme, le vedettariat, ça m’énerve profondément. » Déshabilleur tout habillé, donc. Synchrone avec Marco Lamensch, grand célibataire d’un genre plus extraverti : « Je ne m’y prêterais pas, non, je n’aime déjà pas être photographié ou filmé. C’est pour ça qu’il faut faire preuve de pudeur, d’empathie avec les gens qu’on suit… Vous savez, je peux aller revoir sans complexe chaque personne que j’ai filmée. »

Parole de Jean Libon, c’est souvent par Télérama – et autres scribouillards télé assimilés – que le scandale est arrivé. A force de coller des qualificatifs « dévastateurs » sur les personnages capturés sans commentaires, le chroniqueur vexe l’antihéros. « Avec vous, on a beaucoup d’ennuis ! Par exemple, on avait fait un sujet sur un agent immobilier, du côté de Limoges, où plus de 500 châteaux étaient à vendre. Et le journaliste terminait sa critique par des qualificatifs assassins, sur l’orgueil, ou la vantardise. Coup de fil du type, ivre de rage. Il saute dans l’avion. On lui montre le film, et là il dit : “Télérama… tous des gauchistes !” Formidable. Il nous a tous invités au restaurant... » N’empêche, il n’y aurait pas de la malice à suggérer si fort ? « C’est vous qui le dites », répond Libon qui invoque « les charmes de l’ambiguïté », arborant l’air ravi de celui qui vient de faire une bonne blague, avec ce qu’il faut de mauvaise foi dans sa sincérité. « Les riches n’imaginent pas le quotidien des pauvres et vice versa. Moi ça m’intéresse de savoir comment les autres vivent, je trouve ça abominable, ça m’aide. Strip-tease n’est pas dans la compassion, on essaie d’appeler un chat un chat. Finalement, on reste en deçà de la réalité… Quand je suis entré à la télé en 1970, j’avais l’impression que le mot d’ordre était “Soyez dérangeants”, aujourd’hui, ce serait plutôt “Soyez complaisants”. Avec ce rouleau compresseur de la communication, je suis peut-être un dinosaure ringard. Mais un chat est un chat et la vérité est crue… » .

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Cathy Blisson, le 3 Avril 2008 sur télérama.fr

(1) Deux coffrets de trois DVD sont disponibles (MK2 éditions).

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